Les Chants profonds (*)
d'André Eijberg

par Pierre Roger TURINE

 

 

 

 

 

 

 

Avec la régularité du métronome, le sculpteur bruxellois a remis l'outil sur le métier de si noble façon, que je serais tenté 2005_Na_ade_Cerisierde dire qu'il n'a, en outre, jamais été aussi complet dans ses formes, aussi sensible et précis dans leur affirmation.

 

 

 

Que nul ne voie cependant sous cette notion de préci­sion, une allusion perfide au souci de l'artiste, souci au demeurant appréciable, de ne point davantage retar­der l'heure des retrouvailles avec un public qui, bien évidemment, l'attend, si j'en juge l'engouement que suscite derechef chaque nouvelle exposition du plus vibrant des explorateurs des rondeurs féminines. Maître de la ligne et de la forme, André Eijberg l'est sans doute plus encore de cette liberté d'écoute des chants du monde qui le poussent à voir et sentir toujours plus loin. Je veux dire que, loin de se contenter d'ac­quis qui ont fait merveille, le sculpteur et le dessinateur ne cessent de se compléter, tout en se dépassant avec superbe, chaque jour que Dieu fait. Ne cessent ainsi de s'épanouir et de tendre vers cette plénitude des sens que l'on pressent désormais sous chacun des coups de ciseau, chacun des déboulés du roseau sur le papier.

Naïade - Cerisier - 2005

 

 

 

Classique, on l'a déjà dit, Eijberg n'a pas son pareil pour revisiter, développer, dynamiser, réactualiser des formes qui ont fait sa renommée. Il serait donc un clas­sique doté d'un sens approprié de la marche en avant. Pas question pour lui de se répéter, de ronronner comme les chats qu'il adore pourtant, de se contenter de ces audaces passées qui l'ont bâti et installé en poète incarné de la plastique féminine.

 

 

 

Sa nouvelle exposition (*) confirme l'impression vérifiée qu'avec lui, tout est toujours neuf. Je veux parler du regard, de la tendresse, de l'émotion, de l'amour, de l'exaltation et du désir supérieur qu'il porte en lui pour ces corps de Diane ou Daphné, égéries mythologiques incontournables des chantres de la divine beauté... 2003_Ballerine_BronzeDes corps qui clament, mieux que nul autre sujet, tou­tes les vérités du monde.

 

 

 

Je ne sais comment l'expliquer avec des mots qui auraient une âme, mois les bois nouveaux, polis avec l'abnégation secrète et magique de l'amoureux sublime, jamais pressé d'en finir et cependant obnubilé par l'aboutissement rêvé, dégagent une sensualité si vivan­te, qu'on en vient à les aimer comme si leurs lointains modèles les avaient dotés de valeur aphrodisiaque. Expert de longue date en l'art d'exalter un corps dans l'espace, André Eijberg l'est tout autant lorsqu'il s'agit pour lui d'élire le bois particulier, et pas un autre, qui confiera à ses épures, leur lisibilité la plus appropriée, la plus exacte.

Ballerine - bronze - 2003

 

 

 

C'est ainsi qu'ébène, iroko, buis, lilas, acajou, tali, pru­nier, pommier, palissandre, amarante, cerisier, et j'en oublie peut-être, se sont cette fois disputés le droit de lui filer entre les doigts. Et non pas filer dans le sens de s'enfuir de l'établi du tailleur, mais bien plutôt de s'y glisser en matériau d'élection appelé à devenir, sous sa patte de joaillier des forces vives de la nature, l'image sans doute abstraite mais tellement réelle, tellement vraie, d'une identité féminine qu'il décline avec la dou­ceur de mains qui savent le pouvoir des caresses... Fussent-elles éprises, en ce moment-là, du bois qu'elles amènent à sa plus juste expression. Dire qu'Eijberg favorise les rondeurs, les arrondis, les déliés et les corps lovés serait tromper une réalité plus enve­loppante et panoramique. Aux courbes propices du « Petit Bouddha » ou de « Pelote », il vous oppose, tout aussi magnanime dans l'expression de sa modestie face aux lois de la nature mère, « Nubie », « Nubilis » ou « Le Nil ».

 

 

 

Eijberg, il est vrai, s'attache à la source plus qu'au ton­nerre, aux émulsions terrestres qu'aux printemps trop célestes. II croque la vie à belles dents et ses nymphes, ses ondines et ses amantes ont la senteur et le goût des fruits mûrs.

 

II en va de même de ses très beaux dessins tracés d'une main qui ne redoute plus les écueils, sûre qu'elle est de donner du poids mais aussi des envolées propi­ces aux élans du roseau et de l'encre. De dos, de pro­fil, de face, debout, 2003_Achille_Bronzeaccroupies ou maternantes, ses égéries féminines chantent et dansent, elles n'intriguent jamais. Comme le sculpteur qui leur a confié ses souf­fles de bonheur, elles irradient la plénitude de leur corps de femmes en équilibre saisissant et tendu entre espoir et conquête, évidence et vérité. Et je n'ai pas parlé de ses bronzes auxquels il confie des polis d'une étonnante et féconde diversité. Une his­toire d'amour de plus.

 

Achille - bronze - 2003

 

 

 

L'art d'André Eijberg est un chant qui allie la profondeur des sens à la beauté des surgissements dans l'espace et face au temps.

 

 

 

 

Roger Pierre TURINE

 

 

 

 

 

(*) Ce texte a été publié lors d’une récente exposition